Un essais de contribution à l'édification islamique...
Paroles de Sagesse d'Ibn Ata Allah
" Le signe que l'on compte sur l'action, c'est la diminution de l'espérance lorsqu'il y a chute "
commentaires de Bruno Dassa
Dans ses commentaires à propos de cette sapience, Ibn 'Ajîba s'attache d'abord à définir l'action dont il est question ici, en nous expliquant qu'il s'agit de tout mouvement du corps ou du cœur. Si ce mouvement est conforme à la Loi divine, il s'apparente alors à une obéissance. Dans le cas contraire, il est considéré comme une transgression. Il nous indique ensuite que pour les gens de Dieu, cette notion d'action ne se limite pas au seul rapport à la Loi, mais s'étend aussi aux actes de dévotion relatifs à la Voie, et à ceux qui relèvent de la Réalité divine. Ces trois sortes d'actes correspondent d'ailleurs aux trois niveaux de la réalisation spirituelle.
Les actes de la première catégorie consistent à adorer Dieu par le respect de Sa Loi, ce qui permet l’amélioration de l’extérieur de l’être (les sens). Leur source se trouve dans le repentir, la crainte de Dieu et la rectitude. Les actes de la deuxième catégorie, pour leur part, sont accomplis dans le cadre de la Voie. Ils ont pour but la purification du cœur et découlent de la sincérité de l’intention, de la véracité et de la sérénité. Enfin, les actes de la troisième catégorie renvoient à l’amélioration de l’intérieur de l’être par la réalisation des états caractéristiques de la station de l’excellence : la vigilance et la vision intérieure.
Dans un hadîth assez connu, le Prophète a dit : « Personne n’entrera au Paradis grâce à ses actes ». Ses compagnons lui ont alors demandé : « Même pas toi ô émissaire de Dieu ? ». Il répondit : « Même pas moi, à moins que Dieu ne m’accorde sa Miséricorde ». Ainsi, dans son parcours spirituel, le disciple ne doit compter ni sur lui-même, ni sur ses actes. Il ne doit s’appuyer que sur les bienfaits de Dieu et sur sa Miséricorde. Pour celui qui recherche la proximité de Dieu, il convient donc d’accomplir les actes de dévotion tout en ne comptant pas sur eux. L’essentiel dans les actes de dévotion, c’est d’abord la pureté de l’intention. Or si les actes de dévotion, considérés comme des causes secondes, sont nécessaires, on ne doit pas compter sur eux pour bénéficier de la Miséricorde divine. Comme le disait la grande sainte Rabi’a al Adawiya, « personne ne peut dire qu’il a trouvé Dieu parce qu’il l’a cherché ; mais personne ne peut trouver Dieu sans l’avoir cherché ».
Le signe que l’on compte sur Dieu, c’est l’espoir que Sa Miséricorde ne diminue pas en cas de transgression, et n’augmente pas en cas d’obéissance. De même, la crainte de Dieu ne s’accroît pas en cas de négligence ou d’insouciance, et ne diminue pas en cas de vigilance. Ainsi, pour le serviteur sincère, la crainte et l’espoir vont toujours de pair. Car la crainte provient de la perception intérieure de Sa Majesté, et l’espoir découle de la perception intérieure de Sa Beauté. A l’inverse, celui qui s’attache à ses actes au lieu de compter sur Dieu se met à espérer moins et à craindre plus s’il commet une transgression.
Cette sapience est la première des hikam, et ce n’est sans doute pas par hasard. Au moment d’entamer son chemin sur une voie spirituelle, l’Homme ne doit pas se bercer d’illusions : « nous sommes tous pécheurs », comme le proclamait le Christ lui-même. L’engagement ne va pas supprimer l’ignorance, et transformer l’être en quelques secondes. Bien au contraire, comme l’indique un maître soufi, « le fait de prendre conscience de ses propres défauts, c’est la marque que le secret spirituel pénètre dans le cœur du disciple ».
A la lumière d’une conscience nouvelle, d’un regard renouvelé, le disciple va peu à peu prendre conscience de son état véritable. Installant un observateur aux tréfonds de lui-même, il découvre les suppositions qui sous-tendent ses suppositions, et les motifs véritables de ses actions : « Rien ne te mène autant que l’illusion » (hikma 56).
Cherchant à voir les choses telles qu’elles sont, sa sincérité le pousse à dépasser les explications rassurantes et toutes les bonnes raisons dont il se contentait auparavant, pour aller plus avant dans la découverte de lui-même. Au fur et à mesure qu’il découvre les illusions qui le gouvernent, il prend conscience de l’immensité de la tâche à accomplir. Pour se purifier, il lui faudra sans cesse démasquer les ruses et les pièges de son ego, toujours renouvelés.
Le risque, dans cette première étape, c’est que le disciple baisse les bras, qu’il perde l’espoir quant à la possibilité de parvenir au but qu’il s’est fixé.
Mais ce serait ne compter que sur ses propres forces. Comment un homme endormi pourrait-il se réveiller lui-même ? Dès l’abord, Ibn Ata Allah nous met donc en garde contre ce genre de piège. Il ne s’agit pas d’installer en notre âme un juge, mais un simple observateur. Il ne s’agit pas de décider par nous-mêmes si nous sommes capables ou non de suivre ce chemin, mais de s’ouvrir à un autre mouvement, qui est celui de la grâce divine.
Plus loin, la hikma 133 l’exprime clairement : « Si tu ne pouvais arriver jusqu’à Lui qu’après l’extinction de tes mauvais penchants et la disparition de tes prétentions, jamais tu n’y parviendrais. Mais s’Il veut te faire arriver jusqu’à Lui, il couvrira tes qualités des Siennes, et tes attributs des Siens, Il t’attirera jusqu’à Lui par une faveur qu’il t’accordera, et non par suite de tes efforts vers Lui ». C’est donc cette grâce, et elle seule, qui peut nous transformer réellement ; tous nos efforts et toutes nos oeuvres ne sont que des moyens pour s’ouvrir à elle, pour se mettre en disposition de recevoir. Comme l’indique une autre hikma, « Ne sais-tu pas que la connaissance est Son don, tandis que les oeuvres sont ton offrande ? Quelle commune mesure entre ce qu’Il te donne, et les offrandes que tu lui présentes ? » (kikma 8) .
A sa façon, le Coran indique lui aussi cette nécessité de la Grâce : « Les regards ne l’atteignent pas, mais Lui atteint les regards » (VI, 103).
Ce ne sont pas nos efforts qui vont nous permettre de parvenir jusqu’à Dieu, mais c’est en tournant notre regard vers Lui que nous pourrons être touchés par Sa Grâce. Pour utiliser une autre image, ce n’est pas le fait de cultiver notre jardin qui va faire tomber la pluie. Mais lorsqu’il pleut, seuls les jardins qui ont été semés et labourés pourront voir pousser des fleurs.
Ainsi, le fait que l’on commette une faute ne doit pas être vu comme une négation de notre engagement, ou de nos capacités. C’est plutôt une occasion de constater la faiblesse de nos moyens, de notre volonté et, au-delà, d’apprendre l’humilité : « Qui parle assis sur le tapis de ses bonnes actions sera réduit au silence par ses fautes ; mais qui parle assis sur le tapis des bienfaits de Dieu envers lui, ne se taira point s’il faute » (hikma 68).
Celui qui aura dépassé cette étape ne pourra prétendre à aucun mérite personnel. Il ne pourra qu’être reconnaissant de la grâce qu’il a reçu : « Qui n’accueille pas les faveurs divines avec actions de grâces risque de les perdre ; qui les reçoit avec reconnaissance les retient comme enchaînées » (hikma 59).
Loin de la notion de péché judéo-chrétienne, avec ses nécessités de pénitence et de rédemption, le repentir est donc ici présenté comme un retour vers Dieu. Quoiqu’il arrive, l’attitude juste consiste avant tout à revenir vers Dieu, et à s’en remettre à sa miséricorde : « Aucun péché n’est minime, s’il t’oppose Sa justice ; aucun n’est grand, s’il t’accueille dans Sa miséricorde » (hikma 47). Comme le recommande le Prophète Muhammad : « Fuyez vers Dieu ».
L’Homme ne peut donc par ses propres forces se libérer de ses entraves. Pécheur il est, pécheur il restera. Bien sûr, cette constatation ne doit pas le conduire à abandonner tout effort. Comme nous l’avons vu plus haut, les oeuvres restent nécessaires pour se mettre en disposition de recevoir : « le véritable espoir est accompagné d’action ; sinon, c’est une velléité » (hikma 73).
Le disciple s’efforce toujours d’éviter les écarts ; mais la guérison véritable ne peut provenir que de Dieu. Au lieu de se mettre à réfléchir, à s’interroger et à discuter avec son ego pendant des jours entiers, Ibn Ata Allah lui recommande donc de s’assumer tel qu’il est, avec toutes ses imperfections.
Un maître soufi [1] nous dit dans ce sens : « dans cette Voie, il ne faut pas se demander pourquoi ou comment, mais apprendre à se laisser guider ». Et l’on retrouve ici la notion de soumission, qui est la signification littérale du terme Islam : soumission à son Destin, aux vicissitudes de l’existence terrestre, comme autant d’occasions d’apprendre et de se purifier. Cette attitude n’a rien de passive ; comme le dit encore ce maître soufi, « le monde est notre monture ». Chaque événement contient une possibilité d’apprendre quelque chose, une occasion de se parfaire.
Au lieu de lutter contre ce qui nous arrive, la voie qui nous est indiquée ici consiste à utiliser tout ce qui survient pour progresser dans la connaissance de nous-mêmes et du monde. Si le courant de la vie nous emporte soudain dans ses tourbillons, on peut essayer de regagner la berge. Mais si cela s’avère impossible, rien ne sert de lutter jusqu’à l’épuisement : « Il épuise toute ignorance celui qui veut que, dans l’instant présent, advienne autre chose que ce que Dieu y manifeste » (hikma 16).
Mieux vaut se laisser porter, accepter ce qui nous arrive, que de se noyer à force de vouloir forcer les arrêts du Destin. A un disciple qui lui disait ne plus rien comprendre, Moulay Ahmed Darqawi répondit simplement : « Détends ton esprit, et apprends à nager ».
Comme l’eau de la connaissance épouse la forme et la couleur du récipient qui la reçoit, le disciple doit lui aussi s’adapter aux circonstances que la vie lui impose. Loin d’être une forme figée, il lui faut sans cesse se renouveler pour s’adapter à ce que les circonstances exigent de lui. C’est en cela que les soufis se nomment eux-mêmes « les fils de l’instant », ou plus exactement « les fils de Son instant ». Au lieu de ressasser un passé qui n’est plus, ou de rêver un avenir qui n’est pas encore, ils s’efforcent de vivre pleinement l’instant présent.
Comme l’écrit Ibn Ata Allah : « Ne sois pas dans l’attente que cessent (en toi) les altérations. Cela t’empêche, dans l’état où Il te met, d’être attentif à Lui seul » (hikma 22).
Cette attitude de soumission permet aussi de voir naître en soi une véritable confiance, qui n’est plus la confiance en nos acquis ou en nos capacités, toutes choses susceptibles de s’altérer ou même de disparaître, mais la confiance en Dieu.
Ce chemin de soumission n’est évidemment pas facile, car ce tyran qu’est notre ego n’accepte pas facilement d’abandonner le pouvoir qu’il croit être le sien de diriger notre existence. La confiance en Dieu ne peut donc être que passagère au début du cheminement, et reste longtemps fragile.
Mais en même temps, cette remise confiante au Maître de toute existence transforme notre façon de vivre et de percevoir le monde qui nous entoure. « Déleste toi du gouvernement de toi-même : ce dont un autre se charge pour toi, ne le fais pas pour toi-même » (hikma 4) nous dit Ibn Ata Allah. Il ne s’agit pas ici de prôner le fatalisme, mais le lâcher-prise. « Sois actif, fais ce que tu crois juste, mais détaches toi des résultats de ton action. Car si l’intention est tienne, le résultat appartient à Dieu seul ». Le chemin vers Dieu consiste à purifier nos intentions, et non pas à obtenir des résultats.
L’intention est primordiale en Islam, car c’est la part du chemin qui ressort de la volonté humaine. Et les oeuvres ne font que témoigner de la sincérité de cette intention : « Les oeuvres sont des formes figées : la vie y pénètre par le secret de l’intention pure » (hikma 10).
Les résultats de l’action échappant à la compétence de l’Homme, la valeur d’une action ne pourra être appréciée qu’en fonction de son intention, et non de sa réussite éventuelle. En se détachant des fruits de l’action, le disciple se libère aussi de tous les questionnements au sujet de sa propre valeur, et apprend à assumer sa situation, quelle qu’elle soit : « le soufi n’est pas celui qui rend grâce lorsque ses voeux sont exaucés, et qui patiente dans le cas contraire ; il est celui qui rend grâce dans tous ses états ».
Et Ibn Ata Allah explique : « Garde-toi du désespoir si, en dépit de tes instantes supplications, Il tarde à t’exaucer. Il a certes promis de t’exaucer, mais en ce qu’il a choisi pour toi, non en ce que tu désires pour toi-même ; au temps voulu par lui, et non au temps que tu aurais voulu » (hikma 6).